les soeurs ne porteront pas de grands flambeaux qui jettent un jour brillant sur l’Eglise, mais elles porteront de petites lampes ...

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Il était une femme… " Histoire "(2)

— D’abord, qui donc es-tu, Anne de Xainctonge ? Le Larousse en 10 volumes du début de l’autre siècle semble ignorer tout de ton oeuvre !

— Ton patronyme - de « Xainctonge » - cherche à nous dérouter, car il évoque une province charentaise alors que tu es native de Dijon au Duché de Bourgogne, avant de t’exiler - « chienne d’étrangère » - à Dole en Franche Comté, alors terre d’Espagne !

— Même tes propres soeurs te qualifient aujourd’hui avec tendresse « d’illustre inconnue » !

—  Depuis 400 ans, tu rallies sous ta bannière nombre de femmes qui te reconnaissent pour leur Mère spirituelle, et quand elles te rejoignent, elles prennent le nom d’Ursulines.
Mais elles prennent soin d’y juxtaposer aussitôt ton nom : Ursulines d’Anne de Xainctonge, afin de conserver la spécificité qui les différencie des autres familles d’Ursulines au cours des siècles. Celles-ci n’eurent pas le bonheur d’échapper au grand courant de l’époque, qui poussait toutes les religieuses à se cloîtrer.
Même le grand saint François de Sales n’y put résister !


— Pour des raisons purement administratives, tu choisis de mettre ton oeuvre sous le patronage de cette sainte Ursule... une sainte tant auréolée de légende qu’il est peu probable d’ailleurs qu’elle ait vraiment existé, elle et les onze mille vierges qui l’accompagnent dans les récits de ses déambulations mythiques !

—  Mais pourquoi « Ursule » ? On sait bien en vérité que ce sont les Jésuites et leur patron Ignace qui t’ont inspiré ta mission !

— C’est que, dès qu’il s’agit de femmes, les Jésuites ont eux aussi bien du mal à déroger à la règle, ils se dérobent... Ils daignent leur accorder leur direction spirituelle mais, pour le reste, pas question pour Ignace qu’une femme soit affiliée à son ordre.

—  Que t’importe, Anne. Ce que tu veux, c’est servir, mais à la condition de vivre au milieu du monde pour y enseigner les filles. Pour y parvenir, tu es plus que déterminée à rester une femme libre.
Tu prends donc « Ursule » comme simple couverture canonique, grâce à une bulle papale : les Ursulines, exception à la règle romaine, avaient obtenu le droit de rester vivre au grand air pour mener à bien leur tâche d’éducation des filles.


— Tu t’engouffres dans cette brèche, à contre courant du système juridique imposé aux femmes, car tu préfères ne pas être reconnue comme religieuse plutôt que de vivre cloîtrée.

Vive Ursule !

— Qui es-tu vraiment, Anne ? Tu ordonnes qu’après ta mort tous tes écrits soient brûlés, comme s’ils ne valaient pas la peine de traverser les siècles !
Mais tu avais pris soin de tout raconter oralement à l’une de tes compagnes, afin qu’à son tour elle puisse transmettre ta parole : une parole à dire, une parole à propager, une parole à échanger.

— Une parole qui ne peut prendre naissance et fructifier que dans le creuset de la rencontre entre deux individus : puissance et richesse de l’oralité en comparaison à une lecture le plus souvent solitaire...

— Anne, tu choisis donc la parole comme Jésus lui même l’avait choisie pour « converser avec les hommes », parole qui permet d’entrer en relation, de se tenir proche d’autrui, d’être en sa compagnie.
Parole qui continuera d’être l’outil privilégié de tes futures soeurs.

—  Qui es-tu, toi qui n’hésites pas à te dresser contre père et mère ?
Tu vas jusqu’à t’enfuir secrètement du foyer familial, pour partir t’exiler dans une ville étrangère, afin d’y réaliser les grands projets qui avaient germé dans ton esprit ...


— Seule contre tous, tu oses affronter et l’Eglise de ton temps... et les politiques des provinces... et les administratifs des villes... voire même l’opinion publique si prompte à ricaner de tes déboires !
C’est beaucoup à la fois pour une seule et même femme !

— Durant dix longues années, tu vas vivre dans un dépouillement total, tu vas endurer l’injustice et le mépris.
Tout ceci malgré le bien-fondé de tes projets, simplement parce qu’il te fallait attendre le bon vouloir de ces « messieurs » : ces messieurs de robe, ces messieurs en robe...


— Ces messieurs enrobés ... tout perruqués... Ah ! quel toupet !

—  Anne, ma soeur Anne, la vie était-elle vraiment supportable, valait-elle le coup d’être vécue, perdue au fond d’une telle solitude ?

— Mais au fait, Anne, étais-tu donc si seule ?

— Rassurez vous !
« Dieu m’avait choisie pour soi et pour quelque chose de grand ! »