les soeurs ne porteront pas de grands flambeaux qui jettent un jour brillant sur l’Eglise, mais elles porteront de petites lampes ...

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Qu’allons-nous faire de nos cent ans ?

Au cours d’une formation, j’ai visionné l’enregistrement d’une émission diffusée sur FR3. Le titre de l’émission était : Qu’allons-nous faire de nos 100 ans ?
Toutes les personnes qui étaient représentées et interviewées étaient pleines de dynamisme, bien vivantes et très actives. Toutes rayonnaient le bonheur...depuis les jeunes retraités plein d’allant jusqu’aux personnes du cinquième âge.
Il est réconfortant de voir une femme de 106 ans préparer ses repas et affirmer avec humour qu’elle n’a pas besoin qu’on lui dise pour qui voter...d’entendre le récit de voyage à l’étranger fait par un couple de 90 ans sans passer par une agence...etc. Cinquante minutes qui ouvrent à tous les espoirs !

Il se trouve que quelques jours auparavant, passant par une ville de province où une vieille parente de 98 ans réside en maison de retraite, je lui ai rendu visite.
C’était un dimanche après midi.
Habituellement, je suis accueillie par un mot de bienvenue qui me touche beaucoup et se formule à peu près ainsi :« Ah, te voilà ma petite fille. J’ai un tas de choses à te dire... » Et, sans plus tarder, la conversation s’engage sur la famille, les nouvelles entendues à la radio ou apprises au passage d’une personne de l’aumônerie, ce qui se passe dans la maison, les soucis partagés du personnel, l’évolution des plantes, etc. La visite est toujours trop courte : il y a tant à dire, à demander, à évoquer. Comme la mémoire est au rendez-vous, l’histoire se poursuit entre deux visites même si celles-ci ne sont pas fréquentes.

Or, ce dimanche, je la trouve au lit, le visage sans expression, accueillie par un : « Je suis en train de devenir folle » répété trois fois. Ma question ouvre la porte à une explication donnée sans vie.
Depuis quinze jours, les hôpitaux sont en grève, alors on ne la lave qu’un jour sur deux. Elle a besoin d’aide pour sortir de son lit, faire sa toilette et s’habiller. Cela prend du temps ! Donc elle passe deux nuits et un jour d’affilée sans mettre le pied par terre.
Pas question d’aller aux toilettes : il y a des protections bien pratiques pour en dispenser et on les change à heures fixes au risque de faire passer quelques heures inconfortables aux résidents.
Les toilettes sont faites, un peu vite et sans trop de ménagement, trop de travail !
La conversation de ce moment à laquelle habituellement il est possible de prendre part est désormais réservée aux soignantes... Le plateau est appporté et posé sur une table sans un mot... Atmosphère d’hostilité, ressentie avec accuité.

Et que faire au lit quand on n’y voit plus assez pour lire, quand les mains devenues tremblantes et maladroites ne peuvent plus tricoter, crocheter ou coudre... Il reste les poésies de l’enfance qu’on peut se réciter et les chansons dont une bonne mémoire vous restitue les paroles sans en omettre une du premier au dernier couplet. Malheureusement, chanter est incongru dans cette atmosphère et on menace de fermer la porte, seule ouverture sur un peu de vie, alors que dans les chambres voisines la télé hurle nouvelles et musique !
Il reste à regarder la grosse pendule en face du lit, elle avance bien lentement, et à redouter le lendemain où il faudra constater une fois de plus les dégâts d’une si longue inactivité et recommencer patiemment les exercices pour arriver à regagner un peu de force : se lever du fauteuil, faire un pas, puis deux pour être capable en fin de journée, d’aller jusqu’à la table regarder le saint paulia en pleine fleur et les plantes vertes auxquelles il est si agréable de verser un peu d’eau, prendre dans le tiroir une photo à regarder, chercher un mouchoir dans le placard, toutes activités qui meublent la journée en attendant des jours meilleurs où, à force d’entraînement courageux, il sera possible d’aller jusqu’à la porte jeter un bref coup d’oeil dans le couloir...
Mais pour l’heure, la perspective de jours meilleurs n’existe plus.

Que faire devant un tel désarroi sinon, muette, écouter et communier à la souffrance. Nous sommes là au-delà des mots !
Mais que de questions m’habitent sur notre société, sa prise en compte des personnes quelles qu’elles soient !
Détresse invisible et pourtant situations tout aussi réelles que celles qui nous sont présentées par bien des médias !

Soeur Blandine