les soeurs ne porteront pas de grands flambeaux qui jettent un jour brillant sur l’Eglise, mais elles porteront de petites lampes ...

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Seigneur des petits pas

J’entre dans la chambre d’un patient dans le service de l’Unité de Soins Palliatifs. Je me présente comme membre de l’aumônerie. « Oh je suis content de vous voir car j’aimerais rencontrer un prêtre ». S’approchant plus près de moi il me dit en baissant la voix : « je crois que j’ai perdu la foi »... Je l’invite à s’asseoir et il m’explique qu’il vient de décider avec les médecins et l’équipe soignante d’arrêter les traitements car son cancer est trop évolué.
Il reprend : « je crois que j’ai perdu la foi ». – « Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? » - « Et bien avant j’allais à la messe tous les dimanches et aujourd’hui je ne peux plus... Alors je regardais la messe à la télé et c’était beau et cela me faisait du bien... Mais maintenant je suis trop las. Et puis avant ma femme me préparait mes pinceaux, des couleurs et du papier... Et quand je regarde mes papiers et les couleurs je n’en ai plus le goût ni la force... Vous voyez bien que j’ai perdu la foi... »
Plus tard dans la conversation qui se poursuit je lui dis : « Est-ce que vous avez en vous, une image ou un texte de la Bible qui vous parle aujourd’hui, dont vous aimez vous rappeler ? » Il prend le temps de réfléchir.
Tout d’un coup il me regarde, son visage s’illumine et il me dit : « Les petits pas sur le sable »... Je connais ce texte du poète brésilien et je reprends : « Ah oui, les petits pas... »...
Long silence, puis l’homme reprend : « Vous voyez bien que j’ai perdu la foi car je ne vois même plus la trace des petits pas ».
Plus tard encore, il me redit son désir de voir un prêtre et nous cherchons le nom d’un prêtre qu’il connaît pour que je l’appelle et lui demande de venir le visiter. Il me remercie et je lui propose de revenir le voir avant son retour à domicile.

Quand nous nous retrouvons en équipe, je partage la rencontre et nous prions pour cet homme. En rentrant chez moi je prends contact avec le prêtre puis je cherche une image de traces de pas dans le désert avec un homme qui marche, je l’imprime ainsi que le texte d’ Ademar de Barros.

La semaine suivante je reviens, je frappe et je vois le patient avec des sacs sur son lit. Il range très lentement ses affaires qu’il met et enlève de son sac. « Ah c’est vous ! » Et il continue.
Je le sens angoissé et très agité intérieurement et je réalise qu’il va rentrer chez lui et qu’il se sent perdu. Je m’assois et le laisse faire sans rien dire. Puis je lui tends l’enveloppe et lui dis : « Vous pouvez aussi ranger cette enveloppe. Elle ne pèsera pas lourd dans vos bagages mais c’est pour votre retour à la maison ». Il prend l’enveloppe, se tourne vers moi et me dit : « Je peux l’ouvrir ? »« Bien sûr ! ». Il ouvre l’enveloppe regarde l’image, il sourit et s’exclame : « Oh les petits pas ! » Il ouvre la carte et voit le texte.
Long silence. Il remet la carte dans l’enveloppe et l’enveloppe dans son sac et il poursuit ses rangements. Puis il s’assoit sur le lit en me tournant le dos et dit en mimant avec des gestes très lents et très amples : « Je sais ce que je vais faire quand je serai à la maison, je vais prendre la carte, je vais la mettre là, sur mon bureau et tous les soirs j’irai m’asseoir, je regarderai cette carte. Et tous les soirs je chercherai les petits pas de la journée. » Puis il se retourne vers moi et déclare dans un immense sourire : « Aujourd’hui, les petits pas c’était vous ! ».

Cette rencontre date de plus d’un an maintenant et bien souvent je repense à cet homme. Et quand je prie pour une personne que je sais en souffrance, j’en parle au Seigneur que j’appelle « Seigneur des petits pas ».

Texte : Sr Elisabeth Didier
Photo :Sr Thérésia


Adémar de Barros J’ai fait un rêve, je cheminais sur une plage, côte à côte avec le Seigneur .Nos pas se dessinaient sur le sable, laissant une double empreinte, la mienne et celle du Seigneur. L’idée me vint - c’était en songe - que chacun de nos pas représentait un jour de ma vie. Je me suis arrêté pour regarder en arrière. J’ai vu toutes ces traces qui se perdaient au loin. Mais je remarquais qu’en certains endroits au lieu de deux empreintes, il n’y en avait plus qu’une.
J’ai revu le film de ma vie. Ô surprise ! Les lieux à l’empreinte unique correspondaient aux jours les plus sombres de mon existence – Jours d’angoisse ou de mauvais vouloir ; Jours d’égoïsme ou de mauvaise humeur ; Jours d’épreuve et de doute ; Jours intenables … Jours où moi aussi, j’avais été intenable.
Alors, me tournant vers le Seigneur, j’osai lui faire des reproches : « Tu nous as pourtant promis d’être avec nous tous les jours ! Pourquoi n’as-tu pas tenu ta promesse ? Pourquoi m’avoir laissé seul aux pires moments de ma vie ? Aux jours où j’avais le plus besoin de ta présence ? » Mais le Seigneur m’a répondu : " Mon ami, tu m’es tellement précieux ! Je t’aime ! Je ne t’aurais jamais abandonné, pas même une seule minute ! Les jours où tu n’as vu qu’une seule trace de pas sur le sable, ces jours d’épreuves et de souffrances, eh bien , c’était moi qui te portais.