les soeurs ne porteront pas de grands flambeaux qui jettent un jour brillant sur l’Eglise, mais elles porteront de petites lampes ...

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Sérénité

"C’est un instant hors du temps et plein de grâce, Seigneur.

D’abord, elle va chercher la corde de nœuds dans son reposoir, l’en détache, en fait une boucle dans sa main. Tout est douceur, pas un frottement, pas un cognement.

Puis elle s’avance au centre de la petite église, laisse la corde descendre naturellement de la voûte, rassemble avec précaution le reste à ses pieds. Et s’arrête.

Seule au milieu du chœur, dans la pénombre ou la lumière chaque fois différente, elle semble poser dans cet instant immobile une minuscule prière, prélude au chant puissant de la cloche, qui n’est que le prolongement de son cri intérieur, relayé par tout son corps.
Ce moment est d’éternité.

Puis lentement, respectueusement, elle monte une main, puis l’autre, entre les nœuds, prend le temps de sentir la corde sous les doigts, de s’assurer de son harmonie avec elle – et tire. D’abord trois coups secs, précisément dosés, pour obtenir trois petits coups de cloche – pas un de plus. Qui s’est déjà essayé à manier une lourde cloche d’aussi loin sait que maîtriser cela demande un peu de travail et d’attention.
Les mouvements de ses bras sont précis et vifs, mais rien d’autre en elle ne s’agite, ne s’émeut. Comme si tout son amour, toute sa foi, toute son énergie, se concentrait alors au creux de ses mains, le long de la corde.

Trois petits coups. Puis à nouveau immobile. La corde, elle, se balance avec grâce, laissée à sa danse, garante du silence. C’est son temps de grâce.
Les mains se font tendrement discrètes, comme une offrande au ciel de ces trois petits sons familiers et intenses. Puis à nouveau trois petits coups et le silence, par deux fois.

Chaque geste est répété avec la même ardeur et la même simplicité. Aucun empressement – comme si toute la qualité de prière de la communauté reposait sur la justesse de ce rituel.
Au bout du troisième silence, tout le corps se met en mouvement, comme si échappé des mains, le désir de prière élevait tout le corps et le portait à cette danse puissante avec la corde, par laquelle la cloche s’envole et crie au monde qu’il est temps de rendre grâce à Dieu. Je crois qu’il y a beaucoup de joie dans cet instant.

C’est une espérance folle qui part du cœur d’une petite sœur de Dieu et des hommes, traverse son corps, épouse une corde à nœuds, joue avec une cloche, et s’élance joyeusement vers le cœur du Père en résonnant sur la terre des hommes. En fait je crois que l’intensité de ce moment-là vient du fait que toute la vie monastique s’y trouve résumée. Le visiteur bienheureux témoin de cela peut y ressentir le rapport au temps infiniment précieux que l’on peut trouver ici. Rien n’est anodin. Tout est à accomplir avec le respect, et donc le temps, qui lui est dû. Cette immobilité silencieuse entre chaque mouvement donne à voir, à ressentir, la puissance de l’intériorité appelée à nourrir chaque acte du quotidien.

Si seulement, dans nos vies séculières qui pourraient s’habiller de la même qualité de présence et d’amour, nous savions préserver aussi souvent que possible ces instants minuscules d’immobilité et d’offrande… "

texte et photo : A.S.